Les heures de Fimela
Territoires, extraits & impressions
Dans le delta du Sine-Saloum, à Fimela, dans le département de Fatick, Amélie Cordier a développé une série d’œuvres issues d’un séjour en résidence au cœur d’un territoire façonné par l’eau, la lumière et les rythmes du paysage. Dans ce village habité par les populations sérères, l’artiste engage une pratique fondée sur la déambulation, l’observation attentive et la cueillette. Aux abords de la maison qui l’accueillait, elle prélève des fragments du territoire — feuilles, herbes, silhouettes végétales — choisis moins selon une approche botanique que sous l’impulsion d’une forme, d’une tension de ligne ou d’un mouvement intérieur propre à chaque plante.
La région du Sine-Saloum constitue un milieu d’une grande singularité. Territoire deltaïque marqué par la présence de mangroves et de bolongs — ces bras d’eau qui s’insinuent entre terre et marée — le paysage y est soumis à d’importantes variations de salinité, de lumière et d’humidité. Cette coexistence d’une végétation à la fois austère et opulente a orienté la recherche de l’artiste vers des jeux de superposition, de recouvrement et d’apparition. Les végétaux déposés sur le papier deviennent des signes. Leurs silhouettes se croisent, se voilent ou se déploient dans l’espace de l’image, produisant des formes qui s’éloignent progressivement de la transcription naturaliste pour tendre vers une écriture presque abstraite.
Pour traduire cette expérience du territoire, Amélie Cordier recourt au cyanotype, procédé photographique ancien mis au point en 1842 par le scientifique britannique John Herschel. Cette technique repose sur la photosensibilité de sels de fer appliqués sur le papier. Sous l’action directe de la lumière solaire, la surface se transforme chimiquement ; après un simple rinçage à l’eau, l’image apparaît dans la profondeur caractéristique du bleu de Prusse, laissant en réserve les silhouettes des éléments qui ont protégé le support de la lumière. Dès le milieu du XIXᵉ siècle, la botaniste Anna Atkins utilisa ce procédé pour constituer l’un des premiers herbiers photographiques.
À Fimela, toutefois, le cyanotype dépasse la fonction documentaire pour devenir un véritable dispositif d’expérience. L’artiste travaille à ciel ouvert, préparant ses bains et ses papiers dans un dispositif élémentaire où l’atelier se confond avec le paysage lui-même. Le soleil agit alors comme le véritable opérateur de l’image. La lumière mouvante, les déplacements imprévus des végétaux ou les accidents du processus confèrent à chaque tirage la dimension d’un événement singulier. Le végétal devient un vocabulaire formel capable de générer des compositions où la nature du lieu se transforme en langage visuel.
Les empreintes végétales se superposent, se dissimulent et se révèlent tour à tour. Selon la durée d’exposition et l’orientation des formes, les silhouettes apparaissent avec une netteté presque graphique ou se dissolvent dans la profondeur du bleu. Cette part d’imprévisibilité, volontairement laissée ouverte par la technique, inscrit chaque image dans une relation étroite avec l’instant de sa production.
Un élément décisif de cette recherche réside dans le choix du support. Les cyanotypes sont réalisés sur de grands papiers colorés. Ce parti pris permet au bleu caractéristique du procédé de dialoguer avec la teinte initiale du papier, faisant apparaître des nuances inattendues et élargissant la palette chromatique de l’image. Le cyanotype ne se limite plus alors à l’opposition traditionnelle du blanc et du bleu : la couleur du support introduit des variations subtiles, modifiant la perception de la lumière et transformant chaque tirage en une surface vibrante où le bleu se métamorphose.
Les œuvres portent pour titre la date et l’heure exactes de leur insolation. Ce choix confère à chaque pièce la valeur d’un index temporel : une intensité solaire précise, une atmosphère particulière, une heure singulière du jour. Le cyanotype agit ici comme un instrument sensible d’enregistrement du temps. L’image révélée lors du lavage n’est pas seulement l’empreinte d’une plante, mais celle d’un moment irréversible où territoire, lumière et geste se rencontrent.
Réalisées en grands formats sur papiers de couleur, ces œuvres apparaissent ainsi comme des fragments sensibles du territoire. Chaque feuille évoque la page d’un carnet de voyage silencieux où se lisent la présence du delta du Sine-Saloum, l’identité végétale du paysage et la mémoire d’une journée passée dans la lumière du Sénégal.
Ainsi réunies, ces images composent une forme de journal intime sans mots. Les empreintes végétales y inscrivent simultanément le lieu et le temps de leur apparition, transformant l’expérience du séjour à Fimela en une suite de traces lumineuses, au plus près de la réalité végétale, minérale et atmosphérique du territoire sérère.
Sylvain Michaud